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"Le faux problème de l'évolution"

Éric Denimal : Vous titrez votre livre : le faux problème de l'évolution ! Qu'est-ce que cela veut dire ? 

Roger Lefèbvre : Cela signifie tout simplement que "bien lus" les premiers chapitres de la Genèse se trouvent parfaitement compatibles avec la théorie scientifique de l'évolution… Dès lors, l'évolution devient un "faux problème" pour tous les chrétiens évangéliques, notamment les jeunes scientifiques fidèles à leur foi, qui pourraient se trouver confrontés à un dilemme cornélien : se croire obligés de choisir entre, d'une part, ce que la science a désormais prouvé et, d'autre part, un acte de foi non prouvé, mais non négociable, concernant l'inspiration et l'inerrance des Saintes Écritures. Rappelons que, depuis le décodage du génome humain et des autres espèces du "vivant", la théorie de l'évolution des espèces est devenue un fait véritablement incontournable ; et cela, même si le "comment" de cette évolution commence seulement à être compris. Par ailleurs, quand je parle de "bien lire" la Bible, je me réfère seulement à certains aspects de l'approche évangélique : notamment au littéralisme inadapté à certains passages. Je ne remets nullement en cause les fondements adoptés par nos prédécesseurs dans la foi concernant l'autorité, l'inspiration et l'inerrance des Saintes Écritures. Je m'attache d'ailleurs à montrer qu'une lecture plus "nuancée" des premiers chapitres de la Bible conduit à la même conclusion : la nécessité de la Rédemption en Jésus-Christ, comme Sauveur et Seigneur pour l'homme pécheur. 

E.D. : Pensez-vous que la lecture de la Bible des évangéliques a beaucoup changé, et à quoi attribuez-vous cette "évolution" ? 

R.L. : De façon générale, je ne suis pas certain que l'on puisse parler d'une "évolution" des évangéliques concernant la lecture de la Bible. Heureusement, d'ailleurs ! Le jour où les évangéliques ne croiront plus à l'inspiration et à l'inerrance des Saintes Écritures, la Bible perdra sa valeur normative en matière de foi et de vie. Dès lors, je doute que l'on puisse encore les qualifier "d'évangéliques". Je parlerais donc plutôt d'une certaine "évolution", chez certains évangéliques, concernant certains textes de la Bible… Je m'explique. En principe, les évangéliques ont toujours été d'accord avec l'adage qui affirme : "Un texte hors de son contexte n'est qu'un prétexte." Mais en pratique, ce "contexte" s'est longtemps limité aux données géopolitiques et socioculturelles. La véracité des Écritures, associée à l'acceptation de leur inspiration plénière et verbale, a longtemps imposé une lecture littérale et historicisante de l'ensemble de la Bible : lecture qui ne laissait guère de place aux différents styles et genres littéraires, pourtant présents de façon évidente dans l'ensemble du corpus biblique. À la fin des années '70 et au début des années '80, la crème de ce que le monde évangélique comptait alors de théologiens rédigea les trois "Déclarations de Chicago", traitant respectivement de l'inerrance, de l'herméneutique et de l'éthique bibliques. La deuxième "Déclaration" proposait une timide tentative d'intégration du genre littéraire en vue d'une herméneutique différenciée. Mais les contradictions que je relève dans mon livre témoignent de tensions entre des théologiens qui ne purent vraisemblablement jamais s'accorder sur un véritable consensus à propos des premiers chapitres de la Genèse. Aujourd'hui, cependant, il semble que de plus en plus d'évangéliques considèrent qu'ignorer le genre littéraire d'un texte serait trahir le Texte. Avantage d'une herméneutique incontournable pour les uns ou "dommage collatéral" pour les autres : désormais, une lecture symbolique ou allégorique des premiers chapitres de la Genèse ouvre la porte d'une réconciliation avec les dernières théories scientifiques… D'où le titre de mon ouvrage. 

E.D. : L'interprétation que suggère la création évolutive est-elle une énième tentative de réconcilier la Bible et la Science ?  

R.L. : Il est vrai qu'au vu des différentes lectures qui se sont succédées au cours des siècles, on peut légitimement se demander : "Où s'arrêtera-t-on ?" Dans le Judaïsme naissant, les rabbins distinguaient déjà différents niveaux, incluant aussi bien la lecture allégorique qu'historique ou littérale. On sait aussi comment la théologie libérale a fait des récits de la création des mythes sans autre fondement que la nécessité d'expliquer les réalités du monde présent. C'est donc de façon légitime que la mouvance évangélique peut craindre l'ouverture d'une nouvelle boîte de Pandore. Il est vrai que le "créationnisme terre jeune", impliquant une création remontant à quelque 4.000 ans avant Jésus-Christ, rencontre encore l'adhésion de pas mal d'évangéliques. Mais le "concordisme", assimilant plus ou moins chaque jour de la création à une ère géologique ouvrit la voie d'une lecture moins littérale. Plus récemment, ce fut "l'intelligent design" ou "dessein intelligent" qui fit sensation et emporta l'adhésion de beaucoup d'intellectuels évangéliques. Mais toutes ces approches présentaient le même défaut : celui de faire appel à des interventions divines pour "boucher les trous" qui demeurent dans les théories scientifiques. Pour sa part, refusant d'attribuer à Dieu ce rôle de "bouche-trous", la "création évolutive" propose une séparation radicale de la foi (ou de la philosophie) d'avec la science : le rôle de la foi étant de répondre aux "qui", aux "pour qui" et aux "pour quoi" de nos origines ; celui de la science étant réservé aux "comment" et au "quand" de ces mêmes origines. (Étant définitivement acquis que la science ne pourra jamais découvrir que ce que Dieu a conçu et voulu !) Aussi, l'évolution devient un "vrai problème", seulement quand la foi ou la science s'immiscent dans le champ de compétence qui n'est pas le leur. 

E.D. : Le croyant ne sera-t-il pas toujours écartelé entre sa lecture du monde et celle de la Bible ? 

R.L. : En tant qu'agronome quelque peu initié à la théologie, je ne suis qu'un "généraliste" qui ne se prétend, ni théologien, ni scientifique. Aussi, la "création évolutive", telle que je la présente dans mon livre, mérite assurément d'être précisée, aussi bien du point de vue scientifique qu'exégétique et herméneutique. Dès lors, il est heureux que cet "affinage" soit déjà en bonne voie ! Toutefois, je pense qu'en tant que concept, il ne sera guère possible d'aller plus loin que la "création évolutive", tout en demeurant "évangélique". Il est vrai que l'association "Science et foi chrétienne" ( www.ScienceetFoi.com ) avec laquelle je collabore travaille dans la même perspective que la fondation "BioLogos" aux Etats-Unis, et que nous allons un peu plus loin que le "Réseau des Scientifiques Évangélique" (R.S.E.) qui s'inscrit dans le prolongement des G.B.U. Mais le mouvement de réconciliation de la science et de la Bible est désormais en marche, et je m'en réjouis. Non pour le plaisir puéril de faire évoluer les choses. Mais parce qu'il ouvre la porte du salut aux intellectuels avec qui nous voulons partager notre foi. Rien n'est plus triste que de les voir tourner le dos à l'Évangile, lorsqu'on associe ce dernier à la nécessité d'adhérer à l'une ou l'autre thèse création- niste réactionnaire. Une lecture symbolique des premiers chapitres de la Bible permet, au contraire, de court-circuiter les discussions oiseuses relatives à la création, pour entrer directement dans le vif du sujet : la culpabilité de l'homme qui nie son besoin de Dieu pour être capable de "discerner ce qui est bien ou mal"… Et, conséquence logique : la nécessité de se rendre au pied la Croix du Christ pour une humanité qui passe à côté de sa vocation !... En fait, je n'ai pas écrit ce livre pour convaincre les créationnistes de devenir évolutionnistes. Cet écrit témoigne seulement du combat mené par le prof' de religion protestante, que j'ai été pendant 37 ans, pour que nos étudiants  ne perdent pas confiance en l'Écriture et n'abandonnent pas la foi lorsqu'ils sortaient du cours de Science. J'espère seulement y avoir contribué, aussi peu que ce soit… 

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  1. Publié dans « Le Christianisme aujourd’hui » d’octobre 2014.

  2.  Voir aussi mes autres publications sur :    https://scienceetfoi.com/livres/

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