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Roger

'L'Eternel est mon berger'

Témoignage d'un prof de Religion

Pour ceux qui l'ignoreraient, en Belgique, jusqu’en 2015, des cours philosophiques étaient organisés à raison de deux heures par semaine, dans les écoles de l'enseignement officiel, et cela, depuis la première primaire jusqu'à la dernière année secondaire.

 

Ainsi, entre six et dix-huit ans, les élèves se voyaient proposé un choix annuel entre six options : les religions catholique, protestante, israélite, orthodoxe, musulmane et la morale laïque.

 

Comme de nombreux pasteurs qui exercent leur ministère de façon bénévole, j’ai assuré des cours de « Religion Protestante » jusqu’à ma retraite de l’enseignement en 2009. J’en garde un souvenir ému, surtout avec les « petits » du primaire…

 

 

Bien qu’un pâle soleil d’automne éclaire la vaste cour de récréation, le fond de l’air reste frais en cette fin octobre. Je noue mon écharpe, je remonte le col de mon blouson et j’enfonce les mains au fond de mes poches. Autour de moi, les gamins passent par vagues successives comme des volées d’étourneaux criards. Là-bas, à l’entrée des toilettes, mon collègue de religion islamique s’évertue à contrôler le flot des enfants qui entrent et qui sortent en se bousculant.

 

Aujourd’hui, c’est nous deux qui sommes chargés de la surveillance des quelque deux cents enfants qui participent au repas et à la récréation de midi. Physiquement, nous nous ressemblons un peu : même cinquantaine, même silhouette « enveloppée », même barbe blanche… sinon que la sienne est bien plus patriarcale que la mienne.

 

Tout à l’heure, pendant le repas, un petit garçon est venu se planter devant nous pour nous demander :

« Vous êtes frères ? » - « A ton avis ? » lui a répondu mon collègue… Pendant quelques secondes, le gamin nous a considérés l’un et l’autre, puis il est retourné s’asseoir tout perplexe. Nous avons ri un moment de son air déconfit. J’ai tout de même fait remarqué à mon « frère » que la question était plus philosophique qu’elle n’en avait l’air et que j’avais trouvé sa réponse plutôt « jésuitique » pour un musulman !… Nous avons encore ri de bon cœur.

 

Maintenant je suis sans cesse harcelé par des gosses qui viennent à moi, le doigt levé, pour m’exposer leurs griefs et leurs petits conflits : « M’sieur, ‘y a Fabrice qui nous embête tout le temps !… M’sieur, M’sieur, Julie m’a pris un autocollant et elle ne veut pas me le rendre !… M’sieur, mes copines veulent pas jouer avec moi !… » Je me penche vers ces têtes blondes ou brunes, dispensant paroles de consolation ou d’encouragement, de reproche ou de mise en garde…

 

Un garçonnet malingre vient s’accrocher à mon pantalon : « Qu’est-ce qui se passe ? Quelqu'un  veut te faire du mal ?… » Pas de réponse. Dans son regard une détresse qu’il n’arrive pas à traduire en mots. Je me penche : « Comment t’appelles-tu ? » Un murmure : « Grégory ! » Il y a trop de bruit pour commencer une vraie conversation. Je prends sa petite main glacée dans la mienne et je continue mon va-et-vient de surveillance. Au bout de quelques minutes, il se dégage pour se joindre à un groupe de gamins…

 

Je regarde cette masse grouillante d’enfants qui m’entourent et dont beaucoup m’arrivent à peine à la taille. Cela me change des « grands » du secondaire. Malgré mon mètre quatre-vingts, la plupart m’y dépassent de la tête et là, c’est moi qui dois jouer des épaules pour me frayer un chemin au travers des groupes d’étudiants indisciplinés… En fait, cela fait près de dix ans que je n’ai plus eu de cours en primaire et cette année, je retrouve ces « petits » avec une tendresse infinie. Je les regarde et je les trouve beaux… tous, sans exception : aussi bien le rouquin maigrichon aux oreilles décollées, que la petite boulotte aux joues en pommes d’apis. Je leur trouve à tous quelque chose d’attachant : dans le regard, dans l’expression, dans les mimiques…

 

Soudain, je bute sur un petit bout de femme qui lève vers moi des yeux noisette et tendres d’épagneul. Elle murmure quelque chose que je ne comprends pas. Je m’accroupis pour qu’elle me répète son secret à l’oreille :

« Je t’aime bien tu sais ! » Je l’embrasse : « Merci, c’est gentil de me dire ça… » Je n’ai pas le temps d’achever ma phrase. Déjà elle court, toute rougissante, rejoindre ses amies qui l’attendent en riant.

 

Je me redresse… Je ne connais pas cette enfant, pas plus que le petit Grégory, mais j’imagine un foyer séparé – un de plus – l’absence du père et le besoin inconscient de trouver un papa de substitution. Chez les petits comme chez les grands, chez les garçons comme chez les filles, c’est un phénomène que je rencontre de plus en plus souvent. Le cours de religion n’est pas tout à fait comme les autres.

 

Quand la confiance s’est installée, j’y reçois bien des confidences ; on me demande un avis, un conseil… A l’école primaire, dans la cour de récréation, mon physique de « papy » rassure les enfants. Ils viennent me parler pour le plaisir de sentir ma main se poser sur leur tête ou mon bras entourer leur épaule. Ils me sentent attentif, ils se sentent compris, aimés… et du fond de mon cœur, je les bénis.

 

Ce sont de tels moments qui font oublier toutes les tracasseries administratives ou l’insécurité de l’emploi (les vieux clichés sont bien morts !) et qui conduisent à louer le Seigneur pour le merveilleux boulot qui est le nôtre. Toutefois, quand je laisse errer mon regard sur cette foule bigarrée et bruyante d’hommes et de femmes en devenir, j’ai l’impression de revivre – du moins en partie – l’émotion de Jésus entouré par la foule de Palestine. Foule qui le remplissait de compassion, parce qu’elle lui paraissait comme un troupeau de « brebis qui n’ont pas de berger »… ou encore, comme « un champ mûr pour la moisson », mais manquant d’ouvriers pour l'assurer. (Matthieu 9 : 35 à 38)

 

Quand je vois tous ces doigts qui se lèvent vers moi, en attente d’une réponse à leurs chagrins d’enfants, je ne puis m’empêcher de penser à toutes ces mains qui se tendent vers le Ciel, vers Celui qui détient l’ultime solution à leurs souffrances. Quand je songe à tous ces enfants qui vivent dans un foyer « monoparental » - euphémisme bien hypocrite pour désigner tous ces gosses moralement et psychologiquement orphelins - je me demande combien d’entre eux trouverons en Dieu le Papa qui leur fait si cruellement défaut ?

 

« Priez donc le Seigneur de la moisson d’envoyer des ouvriers dans la moisson ! » conclut Jésus dans le passage ci-dessus. En citant cette parole du Maître, je ne songe pas tellement aux cours de religion : ils ne semblent guère promus à un brillant avenir… J’envisage plutôt la vocation de nos « écoles du dimanche » et des divers clubs d’enfants, où les tout petits semblent parfois les laissés pour compte d’un enseignement vraiment spirituel.

 

Pourtant, c’est avant cinq ans que se constitue le « substrat » spirituel d’un être humain :  celui qui, pendant toute sa vie, imprégnera ses pensées. C’est pour cette raison que je pense principalement aux parents. Ce sont eux qui, avant toute autre personne, portent la responsabilité de cultiver, d'arroser, de désherber le champ familial. Ce sont donc eux qui, en tout premier lieu, doivent être conduits au Seigneur et instruits de leur vocation spirituelle, aussi bien en tant qu’époux, qu’en tant que parents...

 

Combien d’enfants ne souffrent-ils pas des carences parentales ? Combien d’enfants ne sont-ils pas nourris d’émissions télévisées abjectes de laideur et de violence… de jeux « vidéo » débilitants, occultes et démoniaques ? Combien d’enfants ne se trouvent-ils pas ainsi – et autrement ! – « empêchés de venir à Jésus » ? (Matthieu 19 : 14)

 

Ne frémit-on pas à l’idée que certains parents puissent devenir « une occasion de chutes pour un de ces petits qui croient » en Jésus ?… avec les conséquences redoutables que cela implique ! (Matthieu 18 : 6)  Est-il vraiment concevable, en définitive, qu’un papa et une maman aient moins le souci du fruit de leur amour qu’un prof’ de religion sur une cour de récréation ?

 

Pourtant, bien souvent, mon cœur saigne en regardant tous ces petits bouts qui m’entourent.  La plupart portent déjà dans leur regard un avenir fait de souffrance et de peur, de frustration et de chagrin, de vengeance et de haine… Quand je les retrouve dans le secondaire, j’éprouve fréquemment un sentiment d’impuissance et de désespoir devant des ravages qui semblent définitifs et irrémédiables. Bien sûr, « rien n’est impossible à Dieu »… Mais ici plus qu’ailleurs « mieux vaut prévenir que guérir » : tant de vies s’essoufflent à porter l’hypothèque d’un mauvais départ !

 

Aussi, comment ne pas m’adresser aux parents et grands-parents qui ont manifesté assez d’indulgence pour me lire jusqu’ici ? C’est avec beaucoup d’humilité, c’est conscient de mes trop nombreux manquements que je leur adresse cette exhortation … « Aimez vos enfants, aimez vos petits enfants, aimez-les sans réserve, aimez-les de toutes vos forces, mais de grâce : aimez-les bien, aimez-les dans le Seigneur ! Ne gâtez pas ces trésors dont Dieu Lui-même vous a confié la garde. Ne laissez pas "la teigne et la rouille les corrompre" sous une avalanche de cadeaux et de jouets inutiles… et nuisibles peut-être !

 

Apprenez-leur à aimer "les biens impérissables". Apprenez-leur à aimer leur "Père qui est dans les cieux". Apprenez-leur à "sanctifier son Nom". Apprenez-leur à aimer sa Parole … Car toutes ces choses, un prof’ de religion peut sans doute les enseigner à vos enfants, mais        il ne pourra jamais les leur apprendre ! Pour cela, ils ont besoin d'un exemple irremplaçable :           le vôtre ! »

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